Groenland : quand l’OTAN devient son propre cauchemar
Un scénario qui ferait s’effondrer l’UE
Géographiquement nord-américain, le Groenland est politiquement un territoire autonome du royaume du Danemark, membre de l’OTAN depuis sa fondation et de l’Union européenne. Bien que retiré de l’UE depuis 1985, son sort reste lié à celui d’un État membre. Une agression contre cette immense île équivaudrait donc, sans ambiguïté juridique, à une attaque directe contre le territoire du Danemark.
L’Article 5 de l’OTAN
Le principe fondateur de l’OTAN est la défense collective énoncée à l’article 5 du traité de Washington. Une attaque contre un membre est censée déclencher une réponse de tous. C’est sur ce pilier que repose la dissuasion depuis 1949.
Cependant, cet article n’a jamais été conçu pour un conflit intra-OTAN. Son invocation repose sur un consensus politique des Alliés. Dans un scénario où l’un d’eux serait l’agresseur, lancer une action militaire collective contre ce dernier est tout simplement impensable. L’Alliance se retrouverait immédiatement paralysée par des divisions insurmontables. L’article 5, pierre angulaire de l’alliance, deviendrait inopérant. L’OTAN, incapable d’appliquer son propre mécanisme de sécurité face à sa plus grave crise, perdrait instantanément sa raison d’être et sa crédibilité. Ce ne serait pas une réforme, mais un effondrement.
L’Article 42.7 de l’UE
C’est ici que le traité de l’union européenne entrerait en jeu de manière décisive. Sa clause de défense mutuelle (article 42.7) stipule que si un état membre est victime d’une agression armée sur son territoire, les autres lui doivent « aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ». Contrairement à l’optique extérieure de l’OTAN, cette clause est aveugle de l’identité de l’agresseur.
Si l’attaquant est un membre de l’OTAN mais pas de l’UE (pensons à la Turquie, au Royaume-Uni ou aux États-Unis dans un scénario de fiction), l’obligation des autres États européens de secourir le Danemark deviendrait juridiquement incontournable. L’UE se muerait alors, par la force des choses, en l’alliance de défense principale pour ses membres, court-circuitant une OTAN devenue caduque.
La fin d’une ère, le début d’une autre
Un tel événement constituerait bien plus qu’une crise internationale. Ce serait un renversement tectonique de l’ordre sécuritaire européen hérité de la Guerre froide. L’OTAN, fondée sur l’unité face à une menace extérieure, ne survivrait pas à la révélation de son incapacité à gérer un conflit interne. Son effacement comme organisation militaire crédible serait acté.
Cette hypothèse, aussi extrême soit-elle, démontre avec une clarté brutale la valeur stratégique de l’autonomie de défense européenne. Elle montre que la clause de défense de l’UE n’est pas un doublon de l’OTAN, mais un filet de sécurité essentiel conçu pour des scénarios où l’alliance échoue. Elle garantit qu’en dernière instance, les États membres de l’UE ne resteront pas seuls, même, et surtout, face à un ancien allié.
La sécurité européenne repose ainsi sur deux piliers : l’OTAN, tant qu’elle est unie contre des menaces externes, et l’UE, conçue comme la garantie ultime de l’intégrité territoriale de ses membres, quelle que soit l’origine de la tempête. La chute du premier précipiterait immédiatement la dislocation du second.
Un tel événement contraindrait l’UE à endosser un rôle de puissance militaire de premier plan dans la précipitation la plus totale, sans l’appui américain (premier fournisseur d’armements), voire en opposition à lui. Les divisions chroniques entre ses membres, les écarts de capacités militaires et l’absence de culture stratégique commune deviendraient immédiatement des handicaps critiques.
L’Union se retrouverait seule à gérer une crise majeure de sécurité, potentiellement en première ligne d’un conflit ouvert, avec le risque de fragmentation politique sous la pression. Elle serait soumise à un stress-test sans précédent, révélant que le « filet de sécurité » européen pourrait se déchirer sous le poids des réalités politiques nationales divergentes en temps de guerre.
La véritable autonomie stratégique ne s’improvise pas au cœur de la tempête, elle se construit en amont pour éviter d’avoir à en payer le prix ultime.
S&T


