La nouvelle économie classique
Un paradigme macroéconomique fondé sur les anticipations rationnelles
Robert Lucas
Une refondation venue de Chicago et Minneapolis
Au début des années 1970, alors que le monétarisme de Friedman ébranle déjà le consensus keynésien, une transformation encore plus radicale se prépare dans les universités de Chicago, du Minnesota et de Carnegie Mellon. La stagflation invalide non seulement les modèles keynésiens mais aussi certaines certitudes monétaristes sur la stabilité des relations économiques. Robert Lucas, Thomas Sargent et Neil Wallace entreprennent alors une refondation méthodologique qui va au-delà de la simple critique des politiques discrétionnaires déjà formulée par Friedman. Leur ambition consiste à reconstruire entièrement la macroéconomie sur des bases microéconomiques rigoureuses, en substituant aux relations économétriques empiriques des modèles de comportements individuels optimisateurs.
Le principe d’anticipations rationnelles formulé par Muth en 1961 devient leur arme théorique principale. Contrairement aux anticipations adaptatives privilégiées par Friedman, cette hypothèse postule que les agents utilisent toutes les informations disponibles et les modèles corrects de l’économie pour former leurs prévisions. La portée de ce changement dépasse largement les débats monétaristes précédents. Lucas démontre en 1972 que les politiques monétaires anticipées n’ont aucun effet durable sur l’activité réelle, radicalisant ainsi la critique friedmanienne de l’interventionnisme tout en abandonnant l’idée même d’un arbitrage transitoire entre inflation et chômage.
La critique qui change tout
La critique formulée par Lucas en 1976 contre l’économétrie structurelle constitue une rupture méthodologique dont l’impact se fait encore sentir aujourd’hui. Il soutient que les relations estimées empiriquement sont instables dès lors que les politiques changent, car les agents modifient leurs décisions en conséquence. Cette critique invalide non seulement les grands modèles keynésiens mais aussi les règles monétaires simples défendues par Friedman, jugées insuffisamment sophistiquées pour tenir compte de la capacité d’adaptation des agents économiques.
Kydland et Prescott prolongent cette refondation en proposant en 1982 une théorie du cycle basée sur les chocs technologiques plutôt que sur les déséquilibres keynésiens ou les variations monétaires friedmaniennes. Leur approche Real Business Cycles suggère que les fluctuations de la production peuvent être expliquées sans recourir ni aux défaillances de marché ni aux erreurs de politique monétaire. Ils démontrent également que les politiques discrétionnaires manquent de crédibilité en raison de leur incohérence temporelle, un argument qui affine et dépasse la simple méfiance friedmanienne envers la discrétion des autorités.
Des modèles qui conquièrent les banques centrales
L’influence de la nouvelle économie classique se propage avec une rapidité qui surprend même ses promoteurs. Dès la fin des années 1970, les anticipations rationnelles s’imposent comme un standard méthodologique incontournable dans les principales revues. Les départements d’économie adoptent progressivement les modèles RBC dont la structure entièrement déterminée par des chocs exogènes et des comportements optimisateurs rompt avec toutes les traditions précédentes.
Cette diffusion atteint les institutions dans les années 1990 et 2000. Les banques centrales adoptent des modèles DSGE qui intègrent la structure intertemporelle et les micro-fondations proposées par cette école, délaissant progressivement les agrégats monétaires qui avaient été au cœur du programme friedmanien. La règle de Taylor formulée en 1993 témoigne de cette synthèse nouvelle entre prévisibilité et sophistication analytique. Les versions néo-keynésiennes de ces modèles ajoutent des rigidités nominales pour améliorer leur capacité explicative, créant ainsi une hybridation qui dépasse les oppositions doctrinales des décennies précédentes.
Un cadre intellectuel devenu incontournable
La crise financière de 2008 révèle certes les insuffisances des modèles inspirés de cette école pour intégrer les frictions financières et les dynamiques non linéaires. Les critiques soulignent le caractère irréaliste des anticipations rationnelles et la faiblesse empirique des chocs technologiques comme explication unique des cycles. Pourtant, l’influence de la nouvelle économie classique demeure structurante. Elle a imposé l’exigence de micro-fondations cohérentes et de cohérence intertemporelle comme standards disciplinaires universels. Les recherches contemporaines, qu’elles contestent ou prolongent ce paradigme, s’inscrivent dans le cadre intellectuel posé par Lucas, Sargent, Kydland et Prescott. La nouvelle économie classique a ainsi achevé la transformation amorcée par le monétarisme en reconfigurant durablement les méthodes et les ambitions de la macroéconomie moderne.
S&T
Sources :
Lucas, R. E. 1972. Expectations and the Neutrality of Money. Journal of Economic Theory.
Lucas, R. E. 1976. Econometric Policy Evaluation: A Critique. Carnegie Rochester Conference Series.
Sargent, T. J. 1973. Rational Expectations, the Real Rate of Interest, and the Natural Rate of Unemployment.
Sargent, T. J., Wallace, N. 1975. Rational Expectations and the Theory of Economic Policy. Journal of Monetary Economics.
Kydland, F., Prescott, E. 1982. Time to Build and Aggregate Fluctuations. Econometrica.
Barro, R. J. 1977, 1979. Articles sur l’équivalence ricardienne. Journal of Political Economy.
Blanchard, O. 2000–2010. Discussions critiques sur les modèles DSGE.


