La révolution marginaliste
Redéfinition de la valeur
Illustration : Carl Menger, Stanley Jevons, Léon Walras
La révolution marginaliste, ou révolution de l’utilité marginale, représente entre 1870 et 1920 l’une des ruptures les plus fascinantes dans l’histoire de la pensée économique. Elle substitue à la théorie de la valeur-travail, qui dominait depuis Smith et Ricardo, une théorie subjective fondée sur l’utilité et le comportement individuel.
Ce qui frappe, c’est la simultanéité de cette découverte : William Stanley Jevons en Angleterre, Carl Menger en Autriche et Léon Walras en Suisse développent indépendamment une conception selon laquelle la valeur d’un bien découle de sa rareté relative et de son utilité marginale, c’est-à-dire de l’utilité du dernier bien consommé.
Ce changement de paradigme ne se limite pas à une simple correction de la théorie classique. Il refonde entièrement la discipline, ouvrant véritablement la voie à la microéconomie moderne.
Les prémices intellectuelles
La pensée classique, de Smith à Mill, conçoit la valeur comme le produit du travail et des coûts de production. Cette approche objective domine la science économique du XVIIIe au milieu du XIXe siècle.
Pourtant, des intuitions pré-marginalistes apparaissent dès les années 1830. Jules Dupuit introduit la notion d’utilité et de surplus du consommateur, sans encore formaliser leur usage analytique. Hermann Heinrich Gossen (1854), va encore plus loin en énonçant les lois de la satiété et de la décroissance de l’utilité. Ces travaux demeurent toutefois isolés, faute d’un cadre théorique unifié. La révolution de 1870 donnera une cohérence et une portée à ces idées dispersées.
Le cœur de la révolution
L’année 1871 marque le véritable point de bascule. Trois économistes, travaillant indépendamment, redéfinissent la valeur à partir de l’analyse marginale.
William Stanley Jevons, fonde la valeur sur l’intensité de la satisfaction individuelle. Selon lui, la valeur d’un bien dépend de l’utilité du dernier usage possible. Il en définit une relation décroissante entre utilité et quantité consommée.
Carl Menger, rejette radicalement la valeur-travail et affirme le caractère subjectif de la valeur, fondée sur le jugement individuel. Pour Menger, c’est le jugement de l’individu, non le coût objectif, qui détermine le prix. Il inaugure ainsi la méthode autrichienne, fondée sur le raisonnement déductif et l’analyse des motivations individuelles.
Léon Walras, élabore le modèle d’équilibre général. Il représente mathématiquement les interactions simultanées des marchés, introduisant une formalisation mathématique rigoureuse de l’économie.
Institutionnalisation du paradigme
Avec Alfred Marshall et ses Principles of Economics (1890), la révolution marginaliste atteint sa maturité. Marshall opère une synthèse entre la tradition classique et le marginalisme, disant que la valeur résulte conjointement de l’offre (coûts de production) et de la demande (utilité marginale).
Il introduit les concepts de surplus du consommateur et d’analyse partielle, offrant aux économistes des outils réellement opérationnels pour étudier les marchés.
Sous son influence, Cambridge devient le centre du paradigme néoclassique, et le marginalisme s’impose dans l’enseignement européen à la fin du siècle.
Redéfinitions et débats
Au tournant du XXe siècle, le marginalisme se diversifie et se confronte à de nouvelles problématiques.
Vilfredo Pareto, perfectionne le système walrasien. Il substitue à l’utilité mesurable (cardinale) une utilité ordinale, fondée sur les préférences relatives. Ce changement rend la théorie plus cohérente et rigoureuse.
L’école autrichienne, autour de Wieser et Mises, approfondit le subjectivisme intégral et étudie la dynamique de l’entrepreneur. Schumpeter, formé à Vienne, relie la théorie marginaliste à la logique de l’innovation et du changement économique.
L’idée d’utilité marginale décroissante demeure au cœur des modèles économiques jusqu’aux révisions keynésiennes, puis comportementales, du XXe siècle.
L’héritage institutionnel est considérable. L’économie devient une discipline formalisée, où le paradigme néoclassique demeure dominant jusqu’aux années 1970, avant d’être partiellement concurrencé.
S&T
Sources :
William Stanley Jevons (1871). The Theory of Political Economy.
Carl Menger (1871). Grundsätze der Volkswirtschaftslehre..
Léon Walras (1874–1877). Éléments d’économie politique pure, ou théorie de la richesse sociale
Joseph Alois Schumpeter (1954). History of Economic Analysis.
Mark Blaug (1962). Economic Theory in Retrospect..
Peter J. Boettke (dir.) (2010). The Cambridge Companion to the Austrian School of Economics. Cambridge University Press.
Donald A. Walker (2001). Walras’s Market Models. Cambridge University Press.


