Le libre-échange européen 1860-1879
vingt ans d'espoir et d'illusions
Illustration : le traité Cobden-Chevalier
Le traité qui change tout
Le 23 janvier 1860, un coup de tonnerre diplomatique secoue l’Europe. Richard Cobden et Michel Chevalier signent un traité commercial entre la France et la Grande-Bretagne qui va transformer le continent. Les droits de douane s’effondrent, permettant au fer britannique d’entrer en France tandis que les vins français traversent la Manche. Une clause ingénieuse fait la différence en stipulant que chaque avantage accordé à l’un devra bénéficier à l’autre. Ce mécanisme déclenche une réaction en chaîne spectaculaire.
En quelques années, la Belgique, la Prusse, l’Italie et les pays scandinaves adoptent des accords similaires. L’Europe se dote d’une véritable architecture commerciale intégrée où les marchandises circulent plus librement qu’elles ne l’ont jamais fait. Les économistes applaudissent cette évolution qu’ils attendaient depuis longtemps. Depuis Adam Smith et David Ricardo, ils prêchent les vertus du commerce international et les théories des avantages comparatifs dominent désormais les universités et les administrations. Le Cobden Club, fondé en 1866, orchestre une vaste campagne militante à travers le continent.
L’âge d’or fragile
La période qui suit semble donner raison aux prophètes du libre-échange. Entre 1860 et 1873, l’Europe connaît une expansion industrielle sans précédent tandis que les statistiques commerciales montrent une hausse des flux d’importations et d’exportations. Les ports de Bordeaux, Marseille et Liverpool bruissent d’une activité intense. Les industries sidérurgiques, chimiques et textiles se développent rapidement, ce qui conforte les partisans du libre-échange dans leurs prédictions.
Mais sous cette apparente réussite, des fissures apparaissent déjà. Des voix s’élèvent pour contester la doctrine dominante, notamment Friedrich List et ses disciples allemands qui rappellent que les industries naissantes ont besoin de protection. En France, les agrariens s’inquiètent de la concurrence étrangère tandis que les maîtres de forges dénoncent une ouverture trop brutale qui menace leurs positions. Ces critiques restent marginales dans les années 1860 mais ne tarderont pas à devenir majoritaires.
Le grand retournement
Tout bascule en 1873 lorsqu’une crise financière éclate à Vienne et déclenche une longue dépression européenne. Les prix agricoles s’effondrent tandis que le blé américain et russe inonde les marchés européens à des coûts dérisoires. Les campagnes françaises et allemandes se révoltent face à cette concurrence jugée déloyale. Les mouvements protectionnistes s’organisent, pétitionnent et manifestent avec une vigueur croissante.
L’Allemagne réagit la première en adoptant dès 1879 un tarif protecteur qui met fin à l’expérience libre-échangiste. La France hésite encore quelques années, déchirée entre ses convictions républicaines et la colère montante de ses agriculteurs. Même en Grande-Bretagne, bastion du libre-échange, le mouvement du Fair Trade remet en question les certitudes établies. À la fin des années 1870, le système Cobden-Chevalier s’effondre progressivement tandis que les traités ne sont pas renouvelés et que les états reprennent leur autonomie tarifaire.
Un héritage paradoxal
Cette parenthèse libre-échangiste n’aura duré qu’une génération mais elle laisse néanmoins une empreinte durable. Les outils statistiques, les nomenclatures douanières et les méthodes de négociation internationale survivent au reflux protectionniste. La clause de la nation la plus favorisée continuera d’être utilisée pendant des décennies. Plus profondément, l’expérience des années 1860 montre qu’une intégration commerciale européenne reste possible et préfigure les architectures futures qui tenteront de concilier souveraineté nationale et coopération internationale. Un rêve éphémère qui ne cessera de hanter l’histoire européenne.
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