Le retour au protectionnisme en France 1879-1892
Une doctrine qui referme le pays
Illustration : Jules Méline
La fin des années 1870 marque un tournant brutal pour la France. Pendant deux décennies, le pays avait vécu sous le régime du libre-échange inauguré par le traité Cobden-Chevalier de 1860. On croyait alors en la paix par le commerce, en la supériorité de la concurrence internationale. Mais voilà que tout vacille avec la guerre contre les prussiens et la chute du second empire. Les prix agricoles s’effondrent, l’Europe industrielle se durcit derrière ses frontières tarifaires, et l’opinion française redécouvre la fonction protectrice de l’État. Entre 1879 et 1892 s’opère l’un des renversements doctrinaux et politiques les plus significatifs de la Troisième République.
Une crise qui ébranle les campagnes
La crise qui s’amorce en 1873 n’est pas une crise aiguë mais une longue descente. Elle s’étend pendant plus de vingt ans, marquée par une baisse persistante des prix agricoles. Les importations massives de blé américain, débarquant dans les ports européens à des prix sans précédent, bouleversent l’équilibre rural français. Entre 1875 et 1890, le prix du blé recule sensiblement, fragilisant la petite exploitation familiale et accentuant la pression sur les salaires ruraux.
Les enquêtes agricoles du ministère témoignent de l’inquiétude croissante des propriétaires, fermiers et métayers. Les syndicats agricoles, rendus possibles par la loi de 1884, se multiplient et adressent pétitions et mémoires aux députés. Leur langage mêle défense du travail rural, crainte du déclassement et patriotisme économique.
Du côté industriel, la sidérurgie lorraine s’organise pour réclamer des droits protecteurs. Les filatures du Nord dénoncent la compétition allemande et britannique. Les papetiers et les chimistes invoquent la nécessité de préserver des industries jugées stratégiques. Ainsi se constitue entre 1880 et 1885 un bloc rural-industriel articulé autour d’un nouveau langage politique. La protection n’est plus présentée comme un retour à l’ancien régime économique, mais comme une adaptation aux conditions modernes de la concurrence internationale.
Le contexte international qui bascule
La situation devient intenable lorsque l’Europe se referme. En 1879, l’Allemagne de Bismarck adopte son tarif protectionniste. L’Autriche-Hongrie suit. Les États-Unis renforcent leurs droits d’entrée. La France se retrouve ainsi sur un continent où l’ouverture unilatérale devient l’exception. Pourquoi maintenir seule une politique libre-échangiste quand tous les partenaires ferment leurs frontières ?
Des débats passionnés au Parlement
À partir du milieu des années 1880, le débat parlementaire devient l’un des espaces les plus vifs de la vie politique française. La question tarifaire ne se réduit plus à un enjeu sectoriel mais s’élève au rang de débat de civilisation.
Jules Méline, député vosgien, devient la figure emblématique de la coalition protectionniste. Il théorise l’idée que la nation française se fonde sur son socle agricole et qu’elle ne pourra préserver son autonomie qu’en garantissant un revenu stable aux campagnes. Il popularise l’expression “retour à la terre” pour désigner le lien organique entre prospérité rurale et cohésion nationale.
Face à lui, Léon Say devient le dernier grand défenseur du libre-échange parlementaire. Héritier de Jean-Baptiste Say, il mobilise les arguments classiques du libéralisme. Selon lui, toute augmentation des droits renchérira le coût de la vie, réduira la compétitivité et retardera la modernisation.
Le monde académique se saisit également de la question. Les revues publient des analyses où se confrontent économistes agricoles et industriels. Le recours aux statistiques devient systématique. Chaque député puise dans les données pour appuyer ses démonstrations. La politique commerciale française s’inscrit désormais dans une culture de la preuve chiffrée.
Le triomphe de Méline
Le 11 janvier 1892, la loi est adoptée. Elle augmente les droits sur les céréales, renforce ceux sur les textiles, restructure l’ensemble du tarif général. Pour le monde rural, il s’agit d’une réparation historique. Pour les industries, la loi promet un répit stratégique. Pour les libéraux, c’est une défaite doctrinale majeure.
Le tarif Méline inaugure un cycle de consolidation institutionnelle qui durera jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le protectionnisme devient un principe politique durable, ancré au cœur de la majorité républicaine. Il ne s’agit ni d’une rupture absolue ni d’une simple résurgence du passé, mais de la forme française d’un mouvement européen plus général. Une adaptation pragmatique aux nouvelles réalités de la mondialisation naissante.
S&T
Sources :
Journal officiel de la République française sessions 1879-1892
Statistique générale de la France séries agricoles et commerciales 1875-1895
Annuaire statistique de la France
Traité Cobden Chevalier signé le 23 janvier 1860
Loi du 11 janvier 1892 tarif Méline
Enquêtes agricoles du Ministère de l’Agriculture 1882-1890



