Le Saint-Simonisme 1825 - 1870
Quand l'utopie devient réalité industrielle
En mai 1825, Claude Henri de Saint-Simon meurt sans laisser de véritable école derrière lui. Pourtant, ses écrits des deux décennies précédentes contiennent déjà un projet révolutionnaire pour réorganiser la société. Son idée centrale est simple mais radicale. La puissance collective doit revenir à ceux qui produisent réellement, les savants, les ingénieurs, les travailleurs qualifiés et les entrepreneurs. Ce sont eux, affirme-t-il, qui déploient les véritables capacités créatrices de l’humanité.
Son dernier ouvrage, le Nouveau Christianisme, donne une dimension morale à cette vision industrielle. Ces textes posthumes vont attirer une première génération de disciples qui transformeront cette philosophie isolée en mouvement organisé.
Une école qui se structure
Entre 1825 et 1830, le saint-simonisme se métamorphose. Des jeunes polytechniciens, des ingénieurs et des savants fascinés par l’idée d’une société dirigée par les capacités plutôt que par les privilèges rejoignent le mouvement. Olinde Rodrigues, Saint-Amand Bazard et Prosper Enfantin reprennent les textes du maître, créent des journaux spécialisés comme Le Producteur puis Le Globe, et organisent des conférences publiques.
La France de la Restauration hésite entre le retour aux hiérarchies traditionnelles et la reconnaissance du rôle croissant des forces productives. Les sciences progressent rapidement, les enquêtes statistiques se multiplient, et l’intuition émerge que le monde social pourrait être analysé comme un vaste système soumis à des lois. Le saint-simonisme s’empare de cette intuition et propose une organisation méthodique de la société inspirée du modèle industriel.
Bazard incarne la rigueur rationnelle et l’esprit systématique. Enfantin développe une dimension mystique et charismatique qui donne au mouvement une tonalité religieuse. Ensemble, ils écrivent l’Exposition de la doctrine de Saint-Simon, synthèse ambitieuse qui place l’industrie au cœur de la civilisation moderne. Mais cet enthousiasme suscite aussi des inquiétudes. Les libéraux y voient un risque d’organisation trop dirigée, les ecclésiastiques une concurrence spirituelle et les autorités politiques une menace pour l’ordre public.
La crise et la métamorphose
La Révolution de Juillet 1830 ouvre momentanément des perspectives. Les saint-simoniens espèrent que le nouveau régime accueillera leur programme de modernisation. Mais le mouvement se heurte bientôt à ses contradictions internes. Bazard et Enfantin s’affrontent violemment. Le premier défend une lecture rationnelle de la doctrine, le second insiste sur sa dimension religieuse et symbolique.
La question du rôle des femmes cristallise le conflit. Enfantin proclame la nécessité d’une “réhabilitation” complète du féminin et annonce l’avènement d’une “femme-messie”. Le scandale éclate et en 1832 un procès retentissant condamne les chefs du mouvement pour association illégale. L’école saint-simonienne, en tant qu’organisation visible, est dissoute.
Cette dispersion forcée va paradoxalement donner au mouvement une efficacité nouvelle. Libérés de l’utopie religieuse trop voyante, les disciples se tournent vers l’action concrète dans l’économie, l’éducation, la réforme administrative et l’entreprise industrielle. L’idéal d’organisation scientifique de la société subsiste, mais il s’applique désormais à des domaines tangibles.
De la doctrine à l’action
Les anciens disciples rejoignent les écoles d’ingénieurs, l’administration, les milieux d’affaires. Michel Chevalier publie des analyses qui articulent doctrine industrielle et économie politique. Enfantin, après sa libération, s’engage dans des projets internationaux, notamment en Égypte. Les idées saint-simoniennes se diffusent dans les milieux du commerce, de l’ingénierie, de la diplomatie économique.
La doctrine religieuse se transforme en programme de modernisation centré sur quatre axes. D’abord, la suprématie de l’industrie au sens large, englobant toutes les activités créatrices. Ensuite, un État coordinateur des grandes infrastructures plutôt que simple garant de l’ordre. Puis, l’organisation du crédit comme instrument essentiel du développement. Enfin, l’amélioration du sort des classes laborieuses.
Les années 1840 voient cette influence se déployer spectaculairement. Pour les ingénieurs saint-simoniens, le réseau ferroviaire constitue la colonne vertébrale de la société moderne. Il accélère la circulation, unifie les marchés, rapproche les peuples. Ils participent activement à la planification, à la conception et au financement des grandes lignes.
En 1852, les frères Pereire fondent le Crédit mobilier, institution révolutionnaire qui mobilise les capitaux pour financer les projets industriels de grande envergure. Cette innovation traduit parfaitement la notion saint-simonienne d’une économie organisée autour d’institutions capables de guider le développement.
L’apogée sous Napoléon III
L’arrivée au pouvoir de Napoléon III offre un cadre politique idéal. L’Empereur se montre réceptif aux projets d’infrastructures et aux ambitions internationales des anciens disciples. Michel Chevalier devient l’un de ses conseillers privilégiés. Les grands travaux de Paris, menés par Haussmann, mobilisent de nombreux ingénieurs formés à cette tradition.
Mais l’entreprise la plus emblématique demeure le canal de Suez. Initiée par Ferdinand de Lesseps et soutenue activement par les milieux saint-simoniens, elle symbolise la volonté de transformer la géographie mondiale pour favoriser les échanges. Le canal devient l’une des concrétisations les plus éclatantes de la vision saint-simonienne d’un monde organisé par l’industrie.
Les critiques n’ont jamais cessé. Les libéraux dénoncent la technocratie, les socialistes reprochent l’absence de critique du capitalisme, l’Église condamne l’hybridation du religieux et du scientifique. Ces tensions révèlent la singularité du projet, situé au carrefour des courants intellectuels du siècle sans se confondre avec aucun.
En moins d’un demi-siècle, le saint-simonisme est passé d’un ensemble de textes philosophiques à un mouvement religieux puis à un foyer décisif de modernisation économique. Son héritage se mesure moins à l’échelle des théories qu’à celle des pratiques. Le réseau ferroviaire, les banques d’investissement, les grands travaux internationaux montrent comment une utopie a pu se traduire en transformations matérielles durables. Une doctrine née dans l’esprit d’un aristocrate marginal a fini par structurer une partie de la France industrielle du XIXe siècle.
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