L’école monétariste de Chicago
Émergence d’un programme majeur de la macroéconomie contemporaine
La contestation venue du Midwest
Dans les années 1950, le keynésianisme règne sans partage sur la macroéconomie. La modélisation IS-LM domine les débats académiques et accorde à la politique budgétaire un rôle stabilisateur central. Mais au sein du département d’économie de l’université de Chicago, une contestation prend forme qui va transformer durablement la discipline. Milton Friedman et ses collègues entreprennent une reformulation ambitieuse de la théorie quantitative de la monnaie, combinant rigueur microéconomique et analyse empirique minutieuse des données historiques.
L’héritage intellectuel de Chicago joue un rôle déterminant dans cette émergence. Frank Knight, Jacob Viner et Henry Simons ont transmis une culture de méfiance envers les interventions discrétionnaires et une exigence de rigueur analytique. C’est dans ce terreau que Friedman publie en 1956 Studies in the Quantity Theory of Money, proposant une fonction de demande de monnaie fondée sur des arbitrages entre différents types d’actifs. Cette reformulation place la stabilité de la demande de monnaie au cœur du raisonnement économique, en opposition frontale avec l’approche keynésienne qui insiste sur son instabilité.
Milton Friedman
Le programme monétariste se construit progressivement autour de plusieurs piliers complémentaires qui forment une doctrine cohérente. La monnaie joue un rôle déterminant dans les fluctuations nominales de l’économie et les variations de la masse monétaire constituent le principal moteur des mouvements de prix. Friedman insiste sur la neutralité de la monnaie à long terme tout en reconnaissant sa non-neutralité à court terme en raison des rigidités et des ajustements progressifs des anticipations.
Dans son article fondateur de 1968, The Role of Monetary Policy, il introduit le concept de taux de chômage naturel et préfigure ainsi la critique de la courbe de Phillips keynésienne. Les agents révisent leurs anticipations d’inflation, ce qui limite l’efficacité des politiques discrétionnaires à long terme. Cette analyse des anticipations adaptatives constitue une rupture intellectuelle majeure dont les implications se déploieront pendant des décennies.
La collaboration entre Friedman et Anna Schwartz produit en 1963 A Monetary History of the United States, un monument empirique qui fournit la base historique du programme monétariste. Leur réinterprétation de la grande dépression comme résultant d’erreurs monétaires majeures de la réserve fédérale bouleverse la compréhension de cette période et nourrit la méfiance monétariste envers les politiques discrétionnaires. Friedman en tire une conséquence radicale en recommandant une croissance constante de la masse monétaire plutôt que des ajustements conjoncturels laissés à la discrétion des autorités.
De la théorie à la politique économique
Les années 1970 marquent l’apogée de l’influence monétariste. La Grande Inflation semble confirmer le diagnostic selon lequel l’inflation est un phénomène monétaire. Paul Volcker applique à partir de 1979 une stratégie centrée sur les agrégats monétaires pour casser l’inflation américaine, bien que son usage des instruments s’écarte du schéma pur de Friedman. Le monétarisme influence également la transition vers une macroéconomie plus rigoureuse portée par Robert Lucas et d’autres économistes formés à Chicago, même si Lucas ne partage pas toutes les thèses monétaristes.
Mais dès les années 1980, les limites apparaissent. L’instabilité croissante des agrégats monétaires remet en cause la règle de croissance constante recommandée par Friedman. Les banques centrales abandonnent progressivement les agrégats comme instruments directs et se tournent vers des stratégies plus sophistiquées comme le ciblage d’inflation.
Un héritage diffus mais structurant
Aujourd’hui, l’école de Chicago n’est plus une doctrine active mais son empreinte demeure profonde. L’idée que l’inflation est un phénomène monétaire reste centrale pour les banques centrales. L’importance accordée aux anticipations dans les modèles macroéconomiques, le retour à des fondements microéconomiques cohérents et l’usage de l’analyse historique pour comprendre les politiques économiques constituent autant d’héritages monétaristes. Le programme de Friedman a servi de point d’appui pour la transformation de la macroéconomie moderne, bien au-delà de ses propositions doctrinales initiales.
S&T
Sources :
Friedman, M. Studies in the Quantity Theory of Money. University of Chicago Press, 1956.
Friedman, M. A Theory of the Consumption Function. Princeton University Press, 1957.
Friedman, M. The Role of Monetary Policy. American Economic Review, 58(1), 1–17, 1968.
Friedman, M., Schwartz, A. J. A Monetary History of the United States, 1867–1960. Princeton University Press, 1963.
Laidler, D. Monetarist Perspectives. Economic Journal, 1982.
Bordo, M. A Brief History of Monetary Policy. NBER Working Paper, 2007.



