Les francs-maçons ont-ils orchestré la Révolution française ?
Le soupçon qui hante l'histoire
Quel rôle la franc-maçonnerie a-t-elle joué dans l’effondrement de l’ancien régime et dans la radicalisation révolutionnaire ? Cette question n’a cessé de hanter l’historiographie depuis les lendemains de la terreur. Dès 1797, Augustin Barruel formule la thèse du complot maçonnique qui vise à expliquer la révolution par une machination extérieure plutôt que par des dynamiques sociales et politiques internes. Derrière les clubs, les assemblées et les tribunes, se cacherait une organisation secrète capable de diriger les hommes et les idées dans l’ombre. Pourtant, les archives maçonniques, les correspondances privées et les travaux académiques convergent vers une réalité plus nuancée où la franc-maçonnerie n’a ni déclenché la Révolution ni piloté ses phases successives, mais a constitué un espace de formation intellectuelle et de sociabilité élitaire qui a profondément marqué certains acteurs révolutionnaires, au premier rang desquels se trouvent les Girondins beaucoup plus que les Jacobins.
La franc-maçonnerie française du XVIIIᵉ siècle s’inscrit dans un cadre doctrinal largement hérité des constitutions d’Anderson publiées à Londres en 1723 et traduites en français en 1742, textes qui définissent une société initiatique fondée sur la morale, la raison et la fraternité tout en proscrivant explicitement les querelles religieuses et politiques au sein des loges. Les rituels adoptés par le Grand Orient de France après sa création en 1773 renforcent cette orientation en érigeant la liberté de conscience en principe cardinal et en affirmant l’égalité des membres dans l’espace symbolique de la loge, indépendamment des hiérarchies sociales extérieures.
À la veille de 1789, on dénombre entre neuf cents et mille loges réparties sur l’ensemble du territoire métropolitain pour un effectif estimé entre trente mille et quarante mille membres, chiffres qui témoignent d’un phénomène social d’ampleur sans pour autant constituer une organisation de masse. La composition sociologique des loges est très caractéristique avec une noblesse éclairée qui côtoie une bourgeoisie urbaine instruite composée d’avocats, de médecins, de négociants et de magistrats, tandis que les classes populaires en sont largement absentes. Cette surreprésentation des élites lettrées confère à la franc-maçonnerie une fonction essentielle en devenant un laboratoire de sociabilité où s’expérimente la discussion contradictoire, l’argumentation rationnelle et la prise de décision collective, autant de pratiques qui trouveront un prolongement direct dans les clubs et les assemblées révolutionnaires.
Les Girondins profondément imprégnés
Parmi les grandes factions révolutionnaires, les Girondins sont indéniablement ceux dont le lien avec la franc-maçonnerie est le plus étroit et le mieux documenté. Jacques-Pierre Brissot, figure centrale du groupe, est membre de la loge parisienne des neuf sœurs, véritable carrefour intellectuel où se rencontrent philosophes, savants et diplomates. Condorcet, théoricien du progrès et des droits naturels, partage cette sociabilité tandis que Vergniaud, Guadet, Ducos et Pétion sont également attestés comme francs-maçons. Les loges bordelaises jouent un rôle décisif dans la structuration du groupe girondin, Bordeaux étant un foyer maçonnique actif connecté aux circulations intellectuelles européennes et américaines.
Sur le plan idéologique, les convergences sont manifestes puisque les Girondins défendent un constitutionnalisme fondé sur la souveraineté nationale, le respect des libertés individuelles et la primauté de la loi dans une conception libérale du politique attachée aux droits naturels, au pluralisme et à la décentralisation administrative. Leur méfiance envers la concentration du pouvoir et leur inclination fédéraliste trouvent un écho direct dans la culture maçonnique du débat et de l’équilibre. Il serait toutefois erroné de parler de direction politique maçonnique car les loges ne donnent ni mots d’ordre ni consignes mais fournissent des réseaux de confiance, des cadres intellectuels et une sociabilité qui facilitent l’émergence d’un groupe cohérent sans jamais se substituer aux mécanismes politiques révolutionnaires.
Les Jacobins dans la méfiance et le rejet
Le rapport des Jacobins à la franc-maçonnerie est d’une nature profondément différente. Certes, plusieurs figures de premier plan ont été initiées avant ou au début de la révolution comme Mirabeau, Danton, Desmoulins, Sieyès ou Talleyrand, mais ces appartenances restent largement individuelles et ne structurent pas le courant montagnard dans son ensemble. Les figures les plus emblématiques du jacobinisme radical comme Robespierre, Saint-Just, Couthon et Marat ne sont pas francs-maçons et aucune source sérieuse n’atteste leur initiation.
À partir de 1792, la rupture devient manifeste lorsque les Jacobins radicaux dénoncent l’élitisme des sociétés fermées, leur cosmopolitisme jugé suspect et leur sociabilité perçue comme incompatible avec la souveraineté populaire. Les loges sont assimilées à des foyers de modération, voire à des refuges pour les ennemis de la république. La terreur accentue cette dynamique et plusieurs loges cessent leurs activités tandis que des francs-maçons girondins sont arrêtés et exécutés. La franc-maçonnerie, loin de diriger la révolution, se trouve marginalisée, voire persécutée, par le pouvoir jacobin avant de connaître une renaissance progressive après thermidor en s’adaptant aux nouveaux régimes sous le directoire puis l’empire.
Un vecteur culturel plus qu’une force occulte
Le consensus académique contemporain est clair après les travaux de Daniel Roche, Roger Chartier, François Furet et Mona Ozouf. La franc-maçonnerie a exercé une influence réelle mais indirecte, culturelle plus que politique, forte chez les Girondins et marginale chez les Jacobins. Elle a contribué à la diffusion des idées des lumières et offert à ses membres un apprentissage précoce de la délibération collective, mais n’a jamais constitué un centre de commandement occulte ni élaboré de plan insurrectionnel. Elle a été un vecteur de formation intellectuelle dont l’influence s’est exercée dans la durée, bien au-delà de l’événement révolutionnaire lui-même.
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