L'intitutionnalisme américain
Le rôle des institutions dans le fonctionnement économique
Thorstein Veblen, John R. Commons, Wesley Clair Mitchell
Une révolution tranquille dans la pensée économique
Entre la fin du XIXe siècle et les années 1930, une contestation intellectuelle prend forme aux États-Unis. Face à une économie néoclassique jugée trop abstraite, centrée sur l’individu rationnel et les équilibres de marché, des penseurs américains proposent une autre voie. Thorstein Veblen ouvre la marche en 1898 en reprochant à l’économie dominante son caractère figé, son incapacité à saisir les transformations en cours. L’année suivante, il publie The Theory of the Leisure Class, une analyse pionnière qui introduit les notions d’habitude, de statut social et de consommation ostentatoire comme moteurs économiques à part entière.
Le contexte industriel américain de l’époque rend ces critiques particulièrement pertinentes. Les grandes firmes se multiplient, les syndicats s’organisent, les législations du travail se développent. L’économie réelle échappe aux modèles théoriques traditionnels. Veblen puise son inspiration dans l’école historique allemande, le pragmatisme américain et même la biologie évolutionnaire pour bâtir une vision dynamique de l’économie. Les institutions ne sont plus de simples cadres neutres mais des ensembles de règles et de comportements qui évoluent avec la technologie et les rapports sociaux.
La construction d’un mouvement
Au tournant du XXe siècle, ces intuitions dispersées se structurent progressivement. Wesley Clair Mitchell, formé auprès de Veblen puis installé à Columbia en 1913, développe une méthode empirique rigoureuse basée sur l’étude statistique des cycles économiques. En 1919, Walton Hale Hamilton forge le terme même d’institutional economics dans une publication qui définit le champ comme l’étude des processus par lesquels les institutions façonnent les conduites économiques. John R. Commons, de son côté, élabore une synthèse magistrale qui place les transactions concrètes au centre de l’analyse. Contrats, syndicats, tribunaux et législations deviennent les véritables objets de l’économie plutôt que les échanges du modèle néoclassique.
Les années 1920 marquent l’apogée du mouvement. Les universités américaines majeures accueillent de nombreux chercheurs institutionnalistes. Le National Bureau of Economic Research, adopte leurs méthodes et contribue à standardiser la collecte de données statistiques. L’institutionnalisme s’impose comme une alternative scientifiquement fondée.
Un déclin paradoxal
La Grande Dépression de 1929 semble d’abord renforcer la pertinence de cette approche. Les déséquilibres financiers et les faillites massives confirment l’importance d’analyser les structures collectives qui gouvernent l’économie réelle. Pourtant, dès le milieu des années 1930, le courant commence à décliner. L’émergence du keynésianisme offre un cadre théorique unifié que l’institutionnalisme, trop hétérogène et empirique, ne peut offrir. De plus, les divergences méthodologiques entre Veblen, Commons, Mitchell et leurs successeurs empêchent toute synthèse doctrinale cohérente.
Un héritage diffus mais durable
Si l’institutionnalisme perd son statut central après 1950, son influence perdure sous des formes transformées. La prise en compte des institutions comme déterminants fondamentaux de la performance économique, l’attention portée au changement historique, l’ouverture disciplinaire vers la sociologie et le droit irrigueront les approches contemporaines du développement et de la gouvernance. L’institutionnalisme a ainsi légué à l’économie moderne une leçon essentielle dont on retrouve l’écho dans tous les travaux actuels sur les comportements collectifs et les régulations de marché.
S&T
Sources :
Veblen, Thorstein (1898), Why Is Economics Not an Evolutionary Science?
Veblen, Thorstein (1899), The Theory of the Leisure Class
Hamilton, Walton Hale (1919), The Institutional Approach to Economic Theory, AER
Commons, John R. (1934), Institutional Economics: Its Place in Political Economy
Rutherford, Malcolm (2011), The Institutionalist Movement in American Economics, 1918-1947, Cambridge University Press
Hermann, A. (2018), The Decline of the Original Institutional Economics
Britannica, “Institutional Economics”


